mardi 8 décembre 2009

Tavernier, un pichet de vos meilleurs films!

Mis en ligne le 24.10.1996 à 00:00

Rétrospective Bertrand Tavernier est dans les cinémas avec son nouveau film, «Capitaine Conan», et à la Cinémathèque avec tous les anciens.
L'Hebdo; 1996-10-24

Tavernier, un pichet de vos meilleurs films!
Rétrospective Bertrand Tavernier est dans les cinémas avec son nouveau film, «Capitaine Conan», et à la Cinémathèque avec tous les anciens.

Antoine Duplan
Bertrand Tavernier tient du bon vivant et de l'honnête homme. Sa curiosité est inépuisable, son érudition sans fond. Il s'enthousiasme dans un même élan pour les ombles chevalier du Léman et pour un incunable du 7e art, il prodigue sa cinéphilie avec le même plaisir qu'il goûte à un vin. Pêle-mêle, il s'insurge contre le matérialisme de l'époque qui considère le coût des films comme argument d'appréciation, lance des pointes contre Miles Davis («Après sa cure de cellules de mouton fraîches, il s'est mis à jouer binaire. C'est un effet secondaire») ou Roland «Independence Day» Emmerich («Le dernier Allemand à avoir eu autant de succès, c'était Hitler»).

Ce commensal chaleureux ressemble à sa filmographie, qui commence avec Simenon («L'horloger de Saint-Paul»), se poursuit avec une gaudriole sous la Régence («Que la fête commence»), de la science-fiction («La mort en direct»), un polar grinçant («Coup de torchon»), un film fragile sur le temps qui passe («Un dimanche à la campagne»), un hommage au jazz («Round Midnight»), une plongée au Moyen Age («La Passion Béatrice»), un fait divers («L'appât») ou une comédie de cape et d'épée («La fille de d'Artagnan»)... Aujourd'hui, Bertrand Tavernier sort son 21e film, «Capitaine Conan» (lire «L'Hebdo» No 42), qui nous ramène à l'horreur de la guerre sur les traces d'un tueur patenté par l'Etat.

- C'est la deuxième fois, après «La Vie et rien d'autre», que vous abordez la Première Guerre mondiale. Ce conflit vous semble significatif?

- J'éprouve un immense intérêt pour la guerre de 14-18. Ces quatre années me semblent les plus importantes du siècle. C'est la fin d'un monde, la fin d'une époque, la fin d'une manière de faire la guerre, c'est le début des guerres d'extermination. Pour la première fois on ne respecte plus les trêves, on tire sur les brancardiers, on introduit les mitrailleuses qui abattent les gens par milliers. Et c'est durant cette guerre que naissent différentes idéologies, comme le communisme ou le fascisme, et des institutions qui vont de la SDN à la Loterie nationale - née, je vous le rappelle, pour dédommager les soldats qui avaient le visage fracassé. Je trouve que le cinéma français a été relativement timide par rapport à un moment de l'histoire qui a coûté un million et demi de morts à la France. Mais ce qui m'a attiré dans le roman de Roger Vercel, ce sont les extraordinaires personnages et la complexité de leurs rapports. «Capitaine Conan» est un livre nécessaire. Il a une valeur documentaire très forte puisque Vercel a fait cette guerre.

- Le personnage central, le capitaine Conan, cette machine à tuer qui ne parvient pas à se réinsérer dans une société civile, renvoie à Rambo...

- Oui, sauf que Rambo, comme tous les héros du cinéma américain, est un solitaire. Conan est en contact avec un groupe, il est à l'intérieur d'une collectivité. Il oeuvre contre un système et pas simplement contre des individus. «Rambo» décalque un sujet de western: le mec est tranquille et tout d'un coup on vient lui casser les pieds. Conan mène un combat pour protéger ses hommes. Il va jusqu'à défendre un déserteur et affronter la hiérarchie. Cette différence n'existe pas seulement entre mon film et «Rambo», mais entre une grande partie des films européens qui prennent en compte la collectivité et les films américains qui ne sont qu'une apologie de l'individualisme. Il y a une différence idéologique énorme. J'ai voulu mettre en scène une collectivité, suggérer une espèce de tissu humain fait de mille contradictions. Il n'y a pas seulement Conan et Norbert, mais le sergent qui refuse de se battre, et tous ces soldats qui essayent de survivre en piquant un mouton ou en classant des caisses de papier. J'insiste sur le côté amusant du film, les dialogues savoureux. Le message est assez grave, comme celui de «La grande illusion», qui est un film poignant, mais avec des moments - comme lorsque Carette dit: «Maintenant je me déguise en topinambour». J'ai envie de cultiver ces changements de ton. On passe du film de guerre à une chronique d'aventures, du polar à la réflexion sur la justice.

- Le tournage de «Capitaine Conan» a été très dur. Jusqu'à quel point faut-il s'investir pour faire un film?

- Je vais très loin pour obtenir ce que je veux, mais je me suis fixé des règles par rapport aux autres, je ne veux pas abîmer des acteurs. Je ne demanderai jamais à un acteur de se saouler la gueule pour jouer à un ivrogne, c'est complètement idiot. Quand j'ai des scènes très difficiles à faire, je m'arrange pour les tourner le plus vite possible, je n'ai pas envie d'humilier les acteurs ou les techniciens, mais moi je ne me ménage pas du tout. Ce tournage n'a pas été triste, on s'est marrés. Dans les pires moments, j'essaye de garder mon optimisme. Mais quand je suis rentré, j'ai payé l'effort sur le tournage, j'ai vraiment craqué, j'étais épuisé, plein de doute, de peur, j'ai dû réapprendre à dormir. Je me suis demandé si ce n'était pas mon dernier film...

- Les comédiens principaux, Philippe Torreton qui incarne Conan et Samuel Le Bihan, son ami Norbert, viennent du théâtre. Pourquoi?

- Je ne me pose pas ce genre de question. Je me demande simplement: sont-ils bons ou pas? Il y a une nouvelle génération d'acteurs formés par le théâtre qui ont assimilé un grand nombre de principes d'interprétation moderne influencée par le cinéma et certains metteurs en scène de théâtre. L'avantage avec des gens comme Philippe Torreton ou Samuel Le Bihan, c'est qu'ils ont la discipline du théâtre, qu'ils connaissent admirablement le scénario. Comme en plus ils sont intelligents, les discussions avec eux sont très fructueuses. Et puis, comme «L. 627» ou «L'appât», ce film devait être fait avec des acteurs peu connus, cela amène une touche de réalisme supplémentaire.

- Les différences de registre de «Capitaine Conan» caractérisent aussi votre filmographie...

- J'ai toujours été catalogué et j'ai toujours eu un tour d'avance sur les gens qui me cataloguaient. Le cinéaste à message des «Enfants gâtés» faisait «Coup de torchon», une comédie noire. Catalogué comme cinéaste du passé («La vie et rien d'autre» et «La passion Béatrice»), il faisait «L.627»... Parmi les cinéastes que j'aime, beaucoup ont cultivé cette variété. Des gens comme Kurosawa ou Michael Powell ont mis du temps avant d'être reconnus par la critique française. Parce que l'éclectisme, l'imagination d'un Boorman ou d'un Kubrick ne sont pas pris au sérieux. Il est plus facile de trouver un cinéaste qui a un thème et de lui coller une étiquette. Raoul Walsh, on ne peut pas le mettre dans une boîte: il réussit aussi bien un western ou un film noir qu'une comédie sentimentale comme «Strawberry Blonde». Toucher à tout est mal vu, c'est pourtant l'attitude de Hugo, de Diderot, de Voltaire, de Rousseau, c'était une des gloires de la culture française. C'est excitant. J'aimerais bien avoir trente-six vies et pouvoir m'attaquer encore à quinze autres sujets de films...

- Vous mentionniez la «valeur documentaire» du roman de Vercel. Vous-même avez tourné des documentaires. C'est important?

- Oui, pour se ressourcer et pour nourrir sa vérité. De même qu'il est important de toujours confronter le documentaire à la fiction. La fiction permet parfois de parler avec plus de force de certains thèmes comme la guerre, la violence, mais le documentaire nous amène une notion de proximité, d'urgence, qu'il est important de savoir insérer dans la fiction. ·

Propos recueillis par A. D.
De Bertrand Tavernier. Avec Philippe Torreton, Samuel Le Bihan, Bernard Le Coq, Claude Rich. France, 2 h 15.

Lausanne. Cinémathèque suisse. Jusqu'au 1er décembre, trois séances quotidiennes.

conviction. «Je trouve que le cinéma français a été relativement timide par rapport à la Première Guerre mondiale qui a coûté un million et demi de morts à la France»

Doutes. «A la fin du tournage, j'étais épuisé et je me suis demandé si ce n'était pas mon dernier film»

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